Revue parlementaire canadienne

Numéro courant
Région canadienne, APC
Archives
Prochain numéro
Guide de rédaction
Abonnez-vous

Recherche
AccueilContactez-nousEnglish

PDF
Le vote part anticipation et le « revirement de dernière minute » lors de l'élection de 2004
Chris Cattle; Barry Kay

Chaque élection donne lieu à moult débats parmi les sondeurs, les universitaires et les élus à propos de l’exactitude des sondages préélectoraux. L’un des outils d’analyse auxquels les universitaires se sont peu intéressés jusqu’ici est l’impact du vote par anticipation. En 2004, le scrutin anticipé s’est tenu les 18, 19 et 21 juin et l’élection générale, le 28 juin. L’opinion publique a-t-elle changé radicalement pendant les derniers jours de la campagne? Le présent article tente de répondre à deux questions : le choix des électeurs qui votent par anticipation est-il représentatif de celui de l’ensemble de l’électorat canadien au moment où il est exprimé? Le choix des électeurs qui ont voté par anticipation en 2004 se démarquait-il suffisamment de celui du reste des électeurs qui ont voté le jour de l’élection générale pour laisser croire à un revirement radical durant les derniers jours de la campagne? 

Personne sans doute n’a été plus surpris des résultats de l’élection fédérale du 28 juin 2004 au Canada que les nombreuses maisons de sondage qui avaient été régulièrement consultées tout au long de la campagne. L’opinion publique n’avait pourtant pas été un modèle de stabilité. Au contraire, presque toute la campagne électorale a pris des allures de course en dents de scie. En Ontario, par exemple, où les résultats du vote sont généralement déterminants, les résultats combinés et pondérés des sondages montrent que les libéraux, qui devançaient les conservateurs de 23 % dans les intentions de vote avant le 15 mai, c’est-à-dire une semaine avant le déclenchement des élections, tiraient de l’arrière par 2 % cinq semaines plus tard, soit le 18 juin, mais ont ensuite rebondi et dominé le scrutin de 13 % le soir de l’élection1

La surprise des spécialistes des sondages s’explique plutôt par le fait que la série de sondages publiés dans la semaine qui a précédé l’élection témoignait d’une remarquable constance des intentions de vote. Le tableau 1 fait état des résultats de sept sondages distincts publiés par six maisons de sondage différentes au cours de la dernière semaine de la campagne. Ces résultats se fondent sur des entrevues menées entre le 17 et le 24 juin. 

L’écart entre ces chiffres et les résultats de l’élection a été par la suite abondamment commenté dans les journaux par des journalistes sceptiques qui n’en revenaient de voir comment les sondeurs s’étaient trompés2. Si les sondeurs ne sont effectivement pas à l’abri de l’erreur, il y a d’autres facteurs à considérer pour expliquer l’écart entre les résultats des derniers sondages et l’issue du scrutin de 2004. L’incidence de ces facteurs a dû être particulièrement déterminante, si l’on en juge par l’exactitude des résultats des sondages de fin de campagne réalisés lors d’autres scrutins fédéraux récents3. L’autre hypothèse la plus plausible qui peut être avancée pour expliquer l’erreur des sondeurs réside dans la possibilité d’une volte-face tardive de l’opinion publique, dans certaines régions du pays du moins, après la série de sondages préélectoraux réalisée avant le 24 juin

Les données recueillies par deux maisons de sondage qui ont continué à prendre le pouls de l’électorat après la publication des résultats de la dernière série de sondages préélectoraux fournissent des pistes. La veille de l’élection, c’est-à-dire le dimanche 27 juin, Ipsos-Reid faisait état d’une poussée des libéraux en Ontario d’environ 15 % par rapport aux jours précédents4. Bien que fondée sur un échantillon relativement modeste, cette observation était bel et bien annonciatrice des conclusions d’un sondage mené par Compas le jour de l’élection pour le compte de Global Television5

L’enquête effectuée le jour de l’élection a été réalisée auprès d’un échantillon de 1 200 personnes. Ce qui étonne le plus dans ses résultats, c’est de constater que 21,8 % des répondants affirment avoir décidé le jour de l’élection pour qui ils allaient voter. Ces données, qui sont présentées au tableau 2, montrent aussi qu’au-delà de 40 % des personnes interrogées ont arrêté leur choix pendant la dernière semaine de la campagne et que, parmi ce groupe, 45 % ont voté en faveur des libéraux6. À partir des statistiques, on peut déduire que, parmi les électeurs interrogés qui ont pris leur décision avant la dernière semaine, seulement 31 % ont voté en faveur des libéraux. Il semble bien que la sous-estimation du vote libéral dans les résultats des sondages résumés au tableau 1 s’expliquerait par l’ampleur incroyable de cette prise de position tardive en faveur des libéraux. L’essentiel des changements se sont produits une fois que les sondeurs ont eu terminé leur travail. 

Résultats du vote par anticipation 

L’autre façon d’aborder cette question consiste à analyser les résultats du vote par anticipation. Parce que c’est une technique de recherche rarement utilisée, l’évaluation de l’incidence du vote par anticipation doit se faire avec circonspection. Ce n’est pas parce qu’un groupe de citoyens choisit de voter une semaine ou plus avant la date de l’élection générale qu’il faut nécessairement voir dans leur choix un indice fidèle de l’état de l’opinion publique à ce moment précis. Il est tout à fait possible que les électeurs qui votent par anticipation se distinguent systématiquement du reste de l’électorat et que toute tentative pour établir leur représentativité soit vouée à l’échec. 

Il est permis de présumer qu’une partie des personnes qui votent par anticipation le font parce qu’elles s’attendent à être loin de leur lieu de résidence ou à travailler dans un bureau de scrutin le jour de l’élection ou parce qu’elles sont handicapées et trouvent plus pratique de voter avant tout le monde pour éviter la cohue. Reste à savoir si leurs préférences partisanes et celles des autres électeurs qui préfèrent voter avant tout le monde sont très différentes de celles des autres Canadiens. 

En fait, un nombre record d’au-delà de 1 200 000 électeurs ont participé au scrutin par anticipation de 2004, soit une augmentation de plus de 60 % par rapport à l’élection de 2000, où quelque 750 000 électeurs avaient voté par anticipation. Le fait que l’élection générale coïncidait avec le début des vacances scolaires a, sans aucun doute, contribué à cette affluence. Il est difficile d’établir une corrélation entre les facteurs démographiques et la participation au vote par anticipation, mais, en 2004, l’Ontario a été la région où cette participation a été la plus élevée et les Prairies, celle où elle a été la plus faible. Nulle part, toutefois, l’écart n’a varié de plus de 1,5 point de pourcentage par rapport à la moyenne nationale de 9,2 %7. Il est intéressant de noter que les trois circonscriptions où le taux de participation au scrutin anticipé a été le plus élevé se trouvent toutes dans la région d’Ottawa, avec Nepean-Carleton en tête de lice. 

Tableau 1
Résultats des sondages publiés pendant la
dernière semaine de la campagne 2004
 

 

Lib. 

Cons. 

NDP 

BQ 

Léger – 21-24 juin 

33 

32 

17 

12 

Ekos – 21-24 juin 

33 

32 

19 

11 

SES – 20-24 juin 

34 

30 

20 

12 

Compas – 22-23 juin 

34 

33 

15 

13 

Ipsos-Reid – 21-23 juin 

32 

31 

17 

12 

Environics – 17-22 juin 

33 

33 

18 

11 

Ipsos-Reid – 18-20 juin 

34 

28 

16 

13 

Résultats du scrutin 

36,7 

29,6 

15,7 

12,4 

 

 

Tableau 2
Moment du choix électoral final 

 

Moment du choix 

Fréquence 

% cumulatif 

Jour de l’élection 

262 

21,8 

21,8 

Veille de l’élection 

55 

4,6 

26,4 

Semaine précédente 

168 

14,0 

40,4 

1 à 4 semaines avant l’élection 

276 

23,0 

63,4 

1 à 6 mois avant l’élection 

146 

12,2 

75,6 

Plus de 6 mois avnt l’élection 

169 

14,1 

89,7 

Ne sait pas 

113 

9,5 

99,1 

Refus de répondre 

11 

0,9 

100,0 

 

En raison du peu de recherches consacrées aux scrutins anticipés, on connaît très mal les facteurs qui incitent les Canadiens à y participer et à voter ainsi avant tout le monde. 


La façon la plus simple d’évaluer la valeur des scrutins par anticipation comme expression de l’opinion publique une semaine avant l’élection générale consiste à voir quel parti était en avance lors du scrutin anticipé dans chacune des 308 circonscriptions fédérales. Vous trouverez cette information au tableau 3, accompagnée de la variation en pourcentage par rapport aux résultats définitifs de l’élection générale pour chaque parti dans chacune des régions du pays. Ce qui en ressort, c’est que les conservateurs auraient obtenu une pluralité simple de cinq sièges, comme le prévoyaient les projections faites dans les derniers jours de la campagne concernant le nombre de sièges de chaque parti. Ce résultat est surtout attribuable au succès remporté par les conservateurs lors du scrutin par anticipation en Ontario (17 sièges de plus) et en Colombie-Britannique (6 sièges de plus) et est représentatif de l’avance de 4,5 % des conservateurs à l’échelle nationale une semaine avant l’élection. Même si cette avance était manifeste dans chacune des provinces du pays, elle était plus marquée en C.-B. (7,0 % plus d’appuis lors du scrutin par anticipation) et en Ontario (où l’écart en faveur des conservateurs était de 6,2 %). Comme il fallait s’y attendre, si les conservateurs ont perdu du terrain entre le vote par anticipation et le jour de l’élection, la remontée des libéraux n’été ni spectaculaire ni uniforme. À l’échelle nationale, les appuis aux libéraux ont progressé de 0,7 % le jour de l’élection, mais la performance du parti variait beaucoup d’une région à l’autre, sa cote étant en hausse de 2,6 % en C.-B. et de 2,3 % en Ontario mais en baisse de 3,1 % au Québec par rapport aux résultats du scrutin anticipé. 

Tableau 3
Total des sièges remportés lors des scrutins par anticipation et le jour de l’élection avec les résultats du vote par région
lors des élections de 2004, 2000, 1997 et 1993 

 
 

Atlantique 

Québec 

Ontario 

 

2004 

2000 

1997 

1993 

2004 

2000 

1997 

1993 

2004 

2000 

1997 

1993 

Parti libéral 

                       

Scrutin par anticipation 

22 

21 

15 

31 

25 

55 

49 

28 

59 

96 

97 

99 

Jour de l’élection 

22 

19 

11 

31 

21 

36 

26 

19 

75 

100 

101 

98 

Taux de variation 

-0,7 

-2,7 

-2,9 

0,3 

-3,1 

-7,7 

-5,6 

-3,0 

2,3 

-0,4 

2,2 

-0,3 

                         

Parti conservateur 

                       

Scrutin par anticipation 

15 

41 

Jour de l’élection 

13 

24 

Taux de variation 

-3,5 

1,1 

-3,3 

-4,7 

-1,4 

4,6 

-0,1 

-5,1 

-6,2 

1,1 

-4,4 

-3,0 

                         

Parti allianciste ou réformiste 

                       

Scrutin par anticipation 

s/o 

s/o 

s/o 

Jour de l’élection 

s/o 

s/o 

s/o 

Taux de variation 

s/o 

0,4 

2,1 

2,9 

s/o 

0,8 

0,8 

s/o 

-2,2 

1,8 

1,8 

                         

Nouveau Parti démocratique 

                       

Scrutin par anticipation 

Jour de l’élection 

Taux de variation 

3,3 

2,1 

4,6 

1,2 

0,3 

0,8 

0,6 

0,2 

2,6 

1,0 

0,0 

0,2 

                         

Bloc Québécois 

                       

Scrutin par anticipation 

50 

19 

21 

41 

Jour de l’élection 

54 

38 

44 

54 

Taux de variation 

2,7 

0,9 

5,0 

8,3 

                         

Autres 

                       

Scrutin par anticipation 

Jour de l’élection 

 

 

Tableau 3 (suite)
Total des sièges remportés lors des scrutins par anticipation et le jour de l’élection avec les résultats du vote par région
lors des élections de 2004, 2000, 1997 et 1993 

 
 

Prairies* 

Alberta 

Colombie-Britannique 

Total 

 

2004 

2000 

1997 

1993 

2004 

2000 

1997 

1993 

2004 

2000 

1997 

1993 

2004 

2000 

1997 

1993 

Parti libéral 

                               

Scrutin par anticipation 

10 

21 

118 

189 

178 

188 

Jour de l’élection 

10 

19 

135 

172 

155 

177 

Taux de variation 

2,4 

0,6 

0,2 

1,2 

1,9 

0,1 

1,5 

0,9 

2,6 

-0,5 

-0,1 

2,0 

0,7 

-2,4 

-0,8 

-0,4 

                                 

Parti conservateur 

                               

Scrutin par anticipation 

19 

28 

28 

123 

11 

25 

Jour de l’élection 

20 

26 

22 

99 

12 

20 

Taux de variation 

-3,8 

1,4 

-2,2 

-2,8 

-4,8 

3,7 

-2,3 

-2,2 

-7,0 

1,5 

2,5 

-2,0 

-4,5 

1,3 

-2,0 

-3,5 

                                 

Parti allianciste ou réformiste 

                               

Scrutin par anticipation 

s/o 

14 

s/o 

24 

24 

22 

s/o 

27 

26 

25 

na 

70 

57 

50 

Jour de l’életion 

s/o 

14 

11 

s/o 

23 

24 

22 

s/o 

27 

25 

24 

na 

66 

60 

52 

Taux de variation 

s/o 

-2,0 

2,7 

2,1 

s/o 

-5,0 

0,9 

-0,8 

s/o 

-4,0 

-2,1 

-1,3 

na 

-1,6 

1,3 

1,2 

                                 

Nouveau Parti démocratique 

                               

Scrutin par anticipation 

13 

16 

11 

19 

Jour de l’élection 

10 

19 

13 

21 

Taux de variation 

0,8 

-0,3 

-1,6 

-1,3 

1,4 

1,0 

1,4 

0,5 

3,3 

1,3 

-1,2 

0,0 

1,9 

1,0 

0,5 

0,15 

                                 

Bloc Québécois 

                               

Scrutin par anticipation 

50 

19 

21 

41 

Jour de l’élection 

54 

38 

44 

54 

Taux de variation 

                                 

Autres 

                               

Scrutin par anticipation 

Jour de l’élection 

                                 

Si les données tendent à montrer un flottement des intentions de vote pendant la dernière semaine de la campagne de 2004, il y a lieu de se demander si le phénomène tient en fait à quelque particularité des électeurs qui votent par anticipation. Qu’ils aient choisi de voter avant les autres en raison de l’imminence des vacances ou d’un autre facteur, ces électeurs, qui représentaient 9,2 % de l’électorat, étaient-ils plus enclins que les autres à voter pour le Parti conservateur8? Il est impossible de l’affirmer avec certitude à partir de données agrégées, mais une comparaison avec les élections précédentes permet de dégager une tendance historique en ce sens. 

Le tableau 3 fait aussi état du nombre total de sièges « remportés » lors des scrutins par anticipation et du taux de variation du vote par région pour chacune des trois élections fédérales précédentes jusqu’à celle de 1993, année où la liste des partis en présence a commencé à être plus ou moins la même qu’aujourd’hui. On constate que les résultats du vote par anticipation diffèrent toujours un peu de ceux du scrutin général, mais il est indéniable que les libéraux du Québec font toujours meilleure figure lors des votes par anticipation que lors des élections générales. Cette constatation vaut pour toute la durée de la période observée, mais en particulier pour les élections de 1997 et de 2000. 

D’aucuns pourraient même être tentés de conclure que, au Québec, proportionnellement plus de libéraux votent par anticipation. L’écart entre les résultats a été de 3,0 % en 1993, de 5,6 % en 1997, de 7,7 % en 2000 et de 3,1 % en 2004, d’où des écarts de 9, 23, 19 et 4 sièges respectivement entre les deux séries de résultats. La seule autre constante observée dans les variations entre les résultats des scrutins par anticipation et ceux des élections générales d’une région à l’autre concerne le Parti réformiste/Alliance canadienne et son successeur, le nouveau Parti conservateur unifié en Colombie-Britannique. Les candidats de ce parti ont eux aussi obtenu plus de voix lors des scrutins par anticipation, mais pas dans les mêmes proportions que les libéraux du Québec et, mis à part l’élection de 2004, cette différence n’a guère influé sur le nombre de sièges du parti. 

Un examen plus approfondi des résultats des élections de 1993 à 2004 permet de constater des variations importantes du nombre des sièges de chaque parti entre le vote par anticipation et le scrutin général, mais, abstraction faite de l’élection de 2004, celles-ci sont en grande partie attribuables au  Québec9. Si l’on exclut le Québec, par exemple, il n’y a jamais eu de variation de plus de deux sièges en faveur des libéraux lors de l’une ou l’autre des élections de 1993 à 2000. On remarque toutefois un autre changement notable dans la répartition des sièges, lui aussi peut-être attribuable à un revirement de dernière minute de l’opinion publique. Certains se rappelleront que lors de l’élection de 1997, les néo-démocrates ont surpris tout le monde en faisant un percée inattendue au Canada atlantique, et l’écart noté par rapport au scrutin par anticipation donne à penser que ce changement de dernière minute avait lui aussi échappé en partie aux derniers sondages préélectoraux. 

 

Tableau 4
Pourcentage des voix recueillies par chaque parti, par région, lors de l’élection de 2004 : résultats de l’élection,
du  vote par anticipation et des derniers sondages* 

 
 

Atlantique 

Québec 

Ontario 

Prairies 

Alberta 

C.-B. 

Total 

Parti libéral 

             

Élection 

43,8 

33,9 

44,7 

30,4 

22,0 

28,0 

36,7 

Vote par anticipation 

44,5 

37,0 

42,4 

28,0 

20,1 

25,5 

36,0 

Sondages préélectoraux 

41 

28 

39 

30 

22 

29 

33 

Parti conservateur 

             

Élection 

30,1 

8,8 

31,5 

40,4 

61,6 

36,2 

29,6 

Vote par anticipation 

33,6 

10,2 

37,7 

44,2 

66,4 

43,2 

34,1 

Sondages préélectoraux 

32 

10 

34 

39 

57 

41 

32 

Nouveau Parti démocratique 

             

Élection 

22,6 

4,6 

18,1 

23,5 

9,5 

26,6 

15,7 

Vote par anticipation 

19,1 

4,3 

15,5 

22,7 

8,1 

22,7 

13,8 

Sondages préélectoraux 

24 

20 

25 

12 

26 

18 

Bloc Québécois 

             

Élection 

48,8 

12,4 

Vote par anticipation 

46,1 

11,7 

Sondages préélectoraux 

50 

12 

 

* Les résultats des derniers sondages sont des chiffres approximatifs arrondis au pourcentage le plus près. 

Que nous apprennent les écarts régulièrement relevés entre les résultats des votes par anticipation et ceux des scrutins généraux? Quatre élections ne constituent peut-être pas un échantillon suffisant pour tirer des conclusions probantes, mais mis à part l’habituelle propension des libéraux du Québec à voter massivement lors des scrutins par anticipation, rien ne permet d’affirmer qu’il existe des preuves systématiques pour s’interroger sur l’utilisation du vote par anticipation en 2004 comme un indice de l’opinion publique une semaine avant la tenue de l’élection. Les données tirées des autres sources citées ainsi que les résultats des votes par anticipation présentés ici semblent confirmer l’hypothèse selon laquelle les décisions de dernière minute et les changements de camp tardifs des électeurs expliquent le revirement qui s’est produit entre le moment où les derniers sondages ont été effectués et le soir de l’élection. Il convient de rappeler que les dernières entrevues réalisées durant la dernière série de sondages préélectoraux ont été menées le 24 juin, soit quatre jours avant l’élection. 

Un dernier ensemble de données, présenté au tableau 4, a toutefois été examiné. Ces chiffres permettent de comparer les résultats des sept derniers sondages préélectoraux, qui sont résumés au tableau 1, par région, au pourcentage obtenu par chaque parti le soir de l’élection et lors du vote par anticipation. Il est difficile de dégager des tendances d’une région à l’autre et d’en tirer des conclusions, mais les résultats pour l’ensemble du pays et les chiffres pour l’Ontario montrent que les résultats pondérés et regroupés des derniers sondages par région s’apparentent de très près aux résultats du vote par anticipation, qui s’est tenu très peu de temps avant que les répondants ne soient interrogés. Par exemple, au niveau national, les sondages préélectoraux chiffraient l’avance des libéraux sur les conservateurs à 1 % en moyenne, alors qu’elle a été de 1,9 % lors du vote par anticipation et de 7,1 %, le soir de l’élection. En Ontario, les sondages préélectoraux donnaient les libéraux gagnants par 5 %; ils ont devancé les conservateurs de 4,7 % lors du vote par anticipation, mais de 13,2 %, le soir de l’élection. L’échantillon combiné de ces sondages préélectoraux était constitué de 15 000 répondants à l’échelle nationale, dont environ 5 000 répondants en Ontario, mais les sous-échantillons régionaux étaient plus modestes, soit entre 1 000 et 1 500 répondants, si bien que l’erreur d’échantillonnage qui leur est associée pourrait expliquer l’irrégularité des tendances observées ailleurs. Les données pour le Québec confirment, par contre, la tendance largement observée des sondages à sous-estimer le nombre d’électeurs d’allégeance libérale et fédéraliste10

Sans vouloir tirer de conclusions trop hâtives à partir des chiffres peu concluants reproduits au tableau 4, il reste que ces données confirment les constatations faites précédemment. Globalement, on constate que les résultats des sondages qui se fondent sur des entrevues réalisées entre le 17 et le 24 juin sont généralement conformes aux résultats du vote par anticipation qui s’est tenu du 18 au  21 juin, et, que lorsque ce n’est pas le cas, en particulier au Québec, cela peut s’expliquer par le fait que l’appui libéral exprimé lors des sondages est toujours inférieur à la réalité et que les électeurs d’allégeance libérale votent massivement lors des scrutins par anticipation, comme nous venons de le constater dans le présent document. L’élection du 28 juin 2004 confirme la véracité d’un adage souvent repris par les spécialistes des sondages d’opinion : les sondages ne permettent pas de prédire l’avenir; il ne fournissent qu’une image ponctuelle de l’opinion. Il est rare que les données de sondages menés quatre jours seulement avant une élection diffèrent des résultats effectifs, mais cela arrive. Cela devrait nous rappeler ce que nous savons déjà, à savoir que l’opinion publique est changeante. 

Notes 

1. Données présentées par Barry Kay dans son article « Polls, Projections, Pundits and Prestidigitation », Options politiques, volume 25, no 8 (septembre 2004), p. 71. 

2. L’article de Peter Calamai dans l’édition du 30 juin 2004 du Toronto Star est particulièrement éloquent à cet égard. 

3. Par exemple, une analyse des sondages préélectoraux réalisés en 2000 par six maisons de sondage nationales montre que leur exactitude au niveau régional variait de 1,8 à 2,8 % par parti. Voir aussi le document de Claude Emery, Les sondages d’opinion au Canada, Bibliothèque du Parlement, Direction de la recherche parlementaire (1994). 

4. Propos recueillis lors d’une entrevue auprès de Darrel Bricker, PDG d’Ipsos-Reid, le 30 juin 2004. 

5. Une autre source d’information confirme cette remontée de dernière minute des libéraux, comme en témoigne l’article « How the Race was Won », E. Gidengil, A. Blais, J. Everitt, P. Fournier et N. Nevitte, paru dans l’édition du 14 juillet 2004 du quotidien The Globe and Mail

6. Émission de Global Television sur les élections diffusée le 28 juin 2004. 

7. À l’échelon provincial, toutefois, c’est invariablement le Nouveau-Brunswick et Terre-Neuve qui se sont classés respectivement bon premier et bonne dernière pour ce qui est du taux de participation aux scrutins anticipés lors des quatre dernières élections. 

8. Les taux de participation au vote par anticipation lors des élections précédentes ont été respectivement de 6,0 % en 2000, de 5,4 % en 1997 et de 4,6 % en 1993. 

9. Le recensement des circonscriptions où il y a eu un tel changement entre le scrutin anticipé et l’élection générale entre 1993 et 2000 montre que 53 (sur  90), soit 58,9 %, étaient situées au Québec, tandis qu’en 2004, seulement huit des 40 circonscriptions concernées (20 %) se trouvaient dans cette province. 

10. Claire Durand, André Blais et Sébastien Vachon, « A Late Campaign Swing or a Failure of the Polls? The Case of the 1998 Quebec Election  », Public Opinion Quarterly, vol. 65 (printemps 2001), p. 108-123. 


Canadian Parliamentary Review Cover
Vol 28 no 3
2005






Dernière mise à jour : 2018-07-31